
De l’interview de Bernard Thibault donnée au journal Le Monde
Le Front Syndical de Classe, en la personne de son président Roger SILVAIN, s’élève contre
les propos tenus par Bernard Thibault dans son interview donnée au Monde le 9 novembre 2009.
Malgré une pique bien inoffensive à destination de la CFDT accusée de remettre le changement
social à un peu trop loin (comme si l’état-major CFDT n’était pas missionné pour trahir chaque lutte et chaque revendication), tout dans cette interview confirme l’ancrage dans le
syndicalisme rassemblé du principal dirigeant de la CGT.
S’accrochant à une lecture superficielle des résultats aux prud’homales (marquée
avant tout par une abstention massive faisant figure de désaveu et par l’engagement massif des militants de terrain et de lutte CGT reconnus à la base permettant à la CGT de limiter les
dégâts), B. Thibault débute son interview en
balayant la candidature de JP Delannoy : « C’est
une candidature individuelle, elle n’a pas été présentée suivant les règles statutaires, elle ne sera donc pas prise en compte. Jean-Pierre Delannoy veut incarner une autre orientation
pour la CGT. Ce débat sera réglé au congrès.»
Alors le congrès de la CGT n’est normalement nullement à la botte de l’équipe sortante mais
bien le congrès des syndicats, souverains durant son déroulement, B. Thibault refuse de reconnaître le courant important que représente Delannoy, en particulier dans les bases
syndicales. Outre les prises de position de plus en plus nombreuses de militants et organisations de base, l’ampleur de la rupture entre les bases syndicales et l’appareil confédéral est
pourtant confirmée par l'enquête diligentée par la Confédération elle-même en juillet auprès des UD et des Fédés et dont les remontées sont très claires : si la ligne est approuvée par
l'appareil permanent, elle ne passe pas dans les syndicats : « nous avons du mal à être écoutés », déploraient les cadres intermédiaires.
C’est donc dire le peu de cas fait ici à la démocratie syndicale, déjà sérieusement mise à mal
par la préparation du congrès (sans même parler des mises à l’écart, mesures administratives ou même exclusions pures et simples de syndicats ou d’UL) : la désignation des délégués a
principalement eu lieu avant même la parution des documents officiels et très peu de syndicats ont été réunis pour désigner les délégués et candidats
à la future commission exécutive.
Mais elle sera encore bien plus en danger si passent les projets confédéraux au cours d’un
congrès qui paraît donc joué d’avance.
Derrière les discours sur la nécessité de syndiquer davantage, ce que nul syndicaliste ne
conteste, le document d'orientation propose en effet la remise en cause des syndicats d'entreprise et du fédéralisme et programme leur remplacement par de nouvelles structures « à la
carte » validées par une commission confédérale d'affiliation en fonction de leur adaptation à la ligne confédérale. Adieu donc à ce qui a fait la richesse de la CGT : la conf' n'est plus
la coordinatrice mandatée par la base mais, depuis Montreuil et les bureaux de la CES à Bruxelles, elle dirige, valide ou exclut : la démocratie syndicale est supplantée par le centralisme
bureaucratique.
Ainsi serait définitivement verrouillé le recentrage confédéral et, après la mise en place du
Cogetise au congrès précédent, l'état-major confédéral disposerait de tous les moyens pour mettre au pas les organisations de base encore largement imprégnées de lutte de classes – avant de les
exclure.
L'enjeu est de taille pour les syndiqués CGT et, au-delà, pour l'ensemble des
travailleurs.
Il recouvre la bataille sur le bilan et l’orientation de la direction confédérale alors
que Bernard Thibault fait, toujours dans cette interview, un plaidoyer pour le « compromis » (en cette période, on aurait pu espérer qu’il parle de lutte voire de lutte de
classe) et, dans le droit fil des documents préparatoires au congrès, évacue l’enlisement par les directions syndicales de la mobilisation du premier
semestre 2009 et le bilan pour les travailleurs de ces 20 dernières années de syndicalisme rassemblé.
Or chaque militant syndical sait ce que signifie « compromis » et qu’il n’est en
même temps de compromis utile aux travailleurs qu’appuyé sur un rapport de force : alors que la confédé a renoncé à construire ce rapport de force, de quel compromis utile aux travailleurs
B. Thibault peut-il se réclamer sur les 20 dernières années?
- Sur les salaires ? Depuis 20 ans, la masse salariale nationale est amputée
annuellement de 180 milliards d'euros : où est le compromis ?
- Sur les retraites, où est le compromis ?
- Concernant la sécu et l'accès au soins, où est le
compromis ?
- La casse du service public et de l'éducation ?
- L’emploi, les délocalisations et la casse industrielle ?
- Les droits et les libertés syndicales ?
C'est du 120% de satisfaction pour le capital aux affaires.
Depuis 20 ans, les travailleurs encaissent coups sur coups et subissent reculs sur reculs de
la part d’un pouvoir patronal décidé à mener et à gagner la lutte de classe. Pendant ce temps, la direction confédérale a passé son temps à liquider l’héritage de classe qui fit la force de la
CGT et des travailleurs, et à construire le syndicalisme rassemblé au sommet dans l’accompagnement du patronat et dans la défaite pour les
travailleurs, en France et au niveau international (CES-CSI).
En dépit de ce qu’affirme B.Thibault, elle flirte désormais en permanence avec la
compromission, à l’Elysée, dans les salons feutrés du Medef ou de l’UE, dans des associations comme Confrontations-Europe ou Dialogues, dans le refus de construire le tous ensemble en même
temps seul capable de battre le grand capital et ses institutions.
C’et pourquoi il est vital pour la CGT et pour l'ensemble des travailleurs que soit clairement
posée la question de l'orientation syndicale et des directions qui la portent : poursuivre avec le syndicalisme perdant de ces 20 dernières années ou redéfinir l'orientation de la grande CGT
par la renaissance du syndicalisme de classe et de masse qui lutte au quotidien pour la satisfaction des revendications et à long terme pour la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme et
la socialisation des moyens d'échange et de production ?
C’est pourquoi le FSC soutient la candidature de JP Delannoy comme secrétaire général de la
CGT contre B. Thibault, susceptible de favoriser le débat et le rassemblement entre syndiqués de lutte afin de sauver la grande CGT et la replacer sur ses fondamentaux. Le mécontentement populaire face à la casse sociale et la colère militante face aux directions syndicales est important. La direction CGT le sait bien et mise sur le
verrouillage, l’exclusion pour accélérer et rendre définitive la dérive.
Mais la CGT, notre CGT, c’est celle des camarades et des militants du terrain.
On ne veut pas la perdre et la laisser aux mains de ceux qui n’ont que des défaites comme bilan et la poursuite du naufrage comme
proposition.
Roger SILVAIN, ex-secrétaire général CGT Renault Billancourt, ex-coordinateur CGT groupe
Renault, président du Front Syndical de Classe.