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16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 11:12

Denis Kessler : « Il faut une nouvelle refondation sociale »

Copyright Reuters

 

Qu'on se le dise, Denis Kessler n'est pas candidat pour succéder à Laurence Parisot à la tête du Medef. Mais le président du réassureur Scor regrette que tant de temps ait été perdu pour réformer le pays. Selon lui, les partenaires sociaux devraient repenser l'ensemble de notre système de protection sociale, pour le sauver.

Comment voyez-vous évoluer l'économie en 2013 ?

La situation se dégrade de façon significative. Dès 2009, je prédisais un « double dip », au moment où beaucoup pensaient que la sortie de crise était probable. On est au cœur de ce deuxième creux, même si la contraction de l'activité ne se manifeste pas partout avec la même intensité. La raison en est simple. Tous les freins sont serrés au même moment, dans la plupart des pays au monde. Le « deleveraging » [désendettement] généralisé est nécessaire. Cela va être notre principal horizon économique et financier, pour encore plusieurs années. Les Etats-Unis l'ont engagé plus tôt et sont en avance dans ce processus, mais l'Europe, à part l'Allemagne, est en retard. Nous allons passer des années très difficiles à restructurer en profondeur le bilan des Etats, des entreprises, des banques et des ménages. Dès lors que l'endettement passé ne génère pas suffisamment de revenus, il faut pour le rembourser contraindre ses dépenses et réduire son train de vie. Force est de constater que l'on n'a pas fait le meilleur usage des ressources empruntées pendant les années de la bulle d'endettement ! Il ne serait pas sérieux d'affirmer que l'on peut sortir de cette période - et résorber la bulle d'endettement - sans efforts considérables. La reprise sera tardive lorsqu'elle se produira, et limitée par la nécessité de remettre les comptes en ordre. Le chemin du désendettement est toujours difficile, pénible et plein de chocs qui secouent les économies tant au niveau national qu'international.

Le plan de redressement de François Hollande est-il à la hauteur ?

Croire que la solution pour restaurer l'équilibre des comptes publics et sociaux est d'augmenter les prélèvements obligatoires est une grave erreur. C'est opérer une ponction massive sur le secteur privé au moment précis où celui-ci est obligé de faire sa propre restructuration, de réduire son propre endettement. C'est pourquoi je suis pour une double « règle d'or ». Le retour indispensable à l'équilibre structurel des comptes publics doit être renforcé par une seconde règle d'or sur les moyens d'y parvenir. L'Etat devrait réaliser au moins les deux tiers de l'effort en réduisant ses dépenses, et limiter à un tiers la hausse des recettes sur le secteur productif et les ménages. Or, le plan actuel repose pour l'essentiel sur l'augmentation des prélèvements, la baisse des dépenses évoquée restant par ailleurs insuffisamment étayée. On est donc en train de tarir la source de cash-flow de la nation. Pour payer les prélèvements supplémentaires qui s'ajoutent à ceux très élevés déjà en vigueur, les entreprises vont réduire leurs investissements et l'embauche, et les ménages vont réduire leur consommation à la fois courante et d'équipement.

Le crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi trouve-t-il grâce à vos yeux ?

Je suis très préoccupé par la dégradation de notre compétitivité. Et le crédit d'impôt ne prévoit que de rendre dans deux ans aux entreprises peu ou prou l'équivalent des seuls impôts nouveaux votés cette année ! Tout gouvernement soucieux d'un retour à la croissance durable devrait se donner comme priorité absolue de tout faire pour dynamiser le secteur productif. Cela fait quinze ans que la France vit à contretemps de l'histoire : les atermoiements autour de la réforme des retraites, trop tardive et trop timorée, les 35 heures coûteuses toujours en vigueur, la réforme de l'Etat toujours annoncée, trop souvent différée, tout cela démontre notre résistance au changement, cette attitude de procrastination qui retarde l'adaptation de notre Nation au monde en pleine mutation. La France doit se resynchroniser avec le monde. Il faut rattraper le retard accumulé. Elever les prélèvements obligatoires sans procéder dans le même temps à des réformes structurelles en profondeur va dans le sens contraire de ce qui faudrait faire pour recoller au peloton. Pour l'instant, on ponctionne les richesses existantes en faveur de la sphère publique mais on ne fait rien pour créer les richesses futures, celles qui permettront à la fois de rembourser les dettes accumulées et de procurer les ressources indispensables au redressement économique du pays.

A vous entendre, nous risquons le décrochage...

En monnaie unique, le décrochage est particulièrement dangereux. Cela exacerbe les tensions. A chaque fois dans l'histoire que l'on s'est permis de diverger avec l'Allemagne, on l'a payé chèrement par une dévaluation. Avec l'euro, les divergences économiques se traduisent par un élargissement des différentiels de taux d'intérêt. Et si les divergences deviennent trop fortes, on prend le risque de l'éclatement partiel de la zone euro. Monnaie commune, nolens volens, signifie politiques économiques et sociales convergentes.

Pourtant, nous n'avons jamais emprunté aussi bas et l'Allemagne elle aussi ralentit fortement...

La dégradation de la conjoncture frappe tous les pays. Mais quand l'Allemagne tousse, la France s'enrhume. L'Allemagne part d'une situation bien plus favorable, avec des excédents extérieurs et des comptes publics équilibrés, tandis que nous sommes en situation de double déficit. Si nous bénéficions de taux très bas, c'est que les marchés nous voient encore arrimés à l'Allemagne dans la même zone monétaire. Il faut tout faire pour que cette perception n'évolue pas. Le jour où les marchés considèreront que les divergences entre les deux pays deviennent intenables, ils exigeront une prime de risque importante et la France devra faire face à un choc de taux d'intérêt qui compliquera encore davantage le processus d'assainissement budgétaire.

En 2000, lors de la création du Medef dont vous étiez vice-président, vous aviez lancé la « refondation sociale ». Est-elle toujours d'actualité ?

Oui ... Le diagnostic de la refondation sociale a déjà treize ans et n'a hélas pas pris une ride. Car réformer, ce n'est pas changer tel ou tel paramètre du financement de la protection sociale ou des prestations servies. Cette approche que je qualifierais de « paramétrique» ne marche plus. Il faut, à mon avis, repenser toute l'organisation de la protection sociale, lui trouver de nouveaux fondements, de nouvelles bases plus solides que ceux d'aujourd'hui. On a passé les trente dernière années à rafistoler le système existant, qui paraît de plus en plus coûteux sans être pour autant plus performant. Il faut réinventer la protection sociale du 21ème siècle, sans tabou, en nous inspirant de ce qui marche chez nos partenaires. C'est redéfinir le paritarisme, l'organisation du système de protection sociale, son financement, et rénover les règles du dialogue social. La refondation sociale voulait repenser notre système et fixer de nouvelles règles du jeu, au seuil du passage à la monnaie unique. Formidable ambition portée par les partenaires sociaux à laquelle s'est opposé le gouvernement de l'époque, qui voyait d'un très mauvais œil cette revivification de la société civile s'émancipant de la tutelle de l'Etat, qui venait de nous imposer par la force les 35 heures ! Aussi, malgré une vision partagée, notamment avec la CFDT de Nicole Notat, nous n'avons pas pu aller aussi loin que nécessaire. Le gouvernement d'alors et les autres syndicats, sous la pression de leurs fédérations du secteur public, n'ont pas permis à cette refondation de s'épanouir. Quelle occasion historique manquée !

Depuis, qu'a-t-on fait ? Des efforts ont été entrepris sur la représentativité des organisations syndicales. On a engagé une réforme des retraites, qui est inachevée et parcellaire. On a créé Pôle Emploi, mais sans améliorer significativement le service d'aide de retour à l'emploi des chômeurs, dans une conjoncture par ailleurs difficile d'augmentation du chômage. On a créé le RSA, on a changé certains paramètres, mais on s'est bien gardé de repenser le système. Au total, une décennie en grande partie perdue. Il faut faire la retraite par points, en unifiant tous les régimes, créer des contrats de mission, intermédiaires entre le CDI et le CDD, réformer l'assurance-chômage et l'assurance-maladie, basculer sur d'autres bases toutes les cotisations grevant la feuille de paie qui n'ont pas de lien avec le contrat de travail, etc. Je forme le vœu que l'on avance dans tous ces domaines. Il en va de la compétitivité du pays.

On attend trop de la grande négociation sociale sur l'emploi ?

Nous sommes le dernier pays où l'on réunit les partenaires sociaux au niveau national, en sommet, en pensant qu'en les enfermant dans une pièce pendant suffisamment longtemps et à plusieurs reprises, ils vont résoudre les problèmes... Selon moi, un accord national interprofessionnel n'a plus beaucoup de sens à notre époque, tant la variété des situations d'entreprise est forte. Il faudra tôt au tard dénationaliser le dialogue social. Le cadre public en matière sociale devra être défini au niveau européen - les droits fondamentaux, l'ordre public social - et leur application faite au niveau des entreprises, par des partenaires sociaux en responsabilité, et pour une certaine part, au niveau des branches européennes. Aujourd'hui, une entreprise française n'est plus seulement en compétition avec une autre entreprise française mais avec celles de la zone euro et de l'Union européenne, et au-delà avec celles du monde entier. Si on veut empêcher le dumping social, il faudra là aussi élaborer de nouvelles approches au niveau supranational. L'ordre public social, fixant les droits fondamentaux, doit être défini au niveau européen. Et tout le reste doit relever principalement des accords d'entreprise. Même la branche n'est plus un échelon aussi pertinent que dans le passé. Quant à l'Etat, il doit prendre en charge les prestations de solidarité au niveau national, et assurer leur financement par tous les Français, pas uniquement par les salariés et employeurs du secteur privé.

Le Medef prend il le problème comme il le faudrait ?

Le Medef est une confédération de branches nationales dont la compétence s'arrête aux frontières de l'Hexagone. Ernest-Antoine Seillière a déjà fait profondément évoluer le CNPF en créant le Medef pour avoir une organisation adaptée aux défis du monde actuel. A mon avis, il faut maintenant aller plus loin. Les entreprises - plutôt que les branches - devraient être majoritaires dans les instances de gouvernance du MEDEF. Je suis également en faveur d'une plus grande unité dans la représentation des entreprises, et on peut imaginer regrouper les organisations actuelles dans une entité nouvelle avec trois collèges : celui des très grandes entreprises, celui des entreprises moyennes et intermédiaires, et celui des TPE.

Au-delà de la représentation des entreprises, il faut surtout repenser les missions et leur rôle dans notre société. Les questions fondamentales aujourd'hui sont économiques, européennes, financières, internationales, environnementales. Dans les missions sociales, le rôle des entreprises devrait se limiter à participer au financement et à la gestion de ce qui est directement lié au contrat de travail des salariés du secteur privé. Il faut retracer une frontière claire entre ce qui relève des entreprises et ce qui relève de l'Etat.

Lorsque les prestations n'ont pas de lien avec le contrat de travail, il faut substituer un impôt national (CSG ou TVA) aux cotisations patronales et salariales, dont la distinction n'a d'ailleurs plus aucune justification. On a créé en France de toutes pièces une source de conflit permanent entre le salarié, qui voit seulement son salaire net avant impôt, et l'employeur, qui supporte le coût total du travail, charges comprises. C'est en France que cet écart entre revenu brut et revenu net est le plus élevé ! C'est une source d'incompréhension.

Toucher au système paritaire est tabou en France ?

Le Général de Gaulle avait bien résumé les blocages français : « comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 258 variétés de fromages ? ».

C'est pour ça que vous n'êtes pas candidat au Medef ?

J'en suis parti il y a 10 ans, après avoir déjà donné 12 ans de mon existence aux instances patronales, et je n'ai pas ménagé ma peine. Je ne suis pas candidat. Au passage, une bonne gouvernance consisterait à instaurer une présidence de deux ans non renouvelable exercée par un chef d'entreprise en activité, encadré par l'ancien président et le président à venir, afin d'assurer une continuité des dossiers, une gestion plus collégiale, un renouvellement permanent des responsables, une meilleure représentativité des différentes catégories d'entreprise et des secteurs. Mais dépassons le cadre de l'institution. Je rêve depuis des années d'un monde où l'entreprise ne serait plus un objet de débat politique. Elle est sans cesse évoquée, critiquée, on veut l'encadrer, la réglementer, la nationaliser, elle est prise en otage, diabolisée. Notre collectivité a décidé de faire de l'entreprise - et de ses responsables - le bouc émissaire de ses difficultés et de la charger de tous les péchés. L'entreprise n'est qu'un instrument de création de richesse, ni plus ni moins. Politiser en permanence l'entreprise, en faire un enjeu politique national, lui donner une forte charge idéologique, est un jeu très dangereux. La Nation devrait soutenir le secteur productif, l'encourager, lui faire confiance, le respecter. Et l'Etat devrait s'occuper de sa propre réforme en profondeur, pour contribuer activement au retour à la compétitivité, donc à la croissance.

Propos recueillis par Philippe Mabille Source latribune.fr

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Published by Cyril LAZARO - dans medef
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